L'enquête sociale générale de 1999
sur la violence conjugale :
questions et réponses

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Table des matières

Q : Comme l'ESG démontre que les femmes sont aussi violentes que les hommes, pourquoi entendons­nous alors toujours parler de la violence faite aux femmes?

R : TOUT D'ABORD, l'ESG ne reflète pas fidèlement la prédominance de la violence à l'endroit des femmes. L'examen d'autres enquêtes, aussi menées par Statistique Canada, nous présente une image plus exacte de la situation. Saviez­vous, par exemple, que l'ESG de 1993, comparativement à l'Enquête de 1993 sur la violence envers les femmes, mesurait à peine la moitié de la violence réellement vécue par les femmes? L'ESG, de toute évidence, ne saisit pas toute l'ampleur de la violence faite aux femmes.

DEUXIÈMEMENT, les femmes les plus victimisées n'ont pas participé à l'ESG qui excluait les femmes en transition, les femmes dans des refuges, les femmes qui tentent d'échapper à la violence, les femmes sans­abri et pauvres, les femmes qui n'ont pas le téléphone, les femmes malentendantes et qui ont des difficultés d'élocution et les femmes qui ne parlent ni français, ni anglais. Il s'agit d'un groupe important de Canadiennes dont les expériences sont exclues de l'ESG. D'autres enquêtes ont démontré que ces femmes connaissent de multiples formes de violence.

TROISIÈMEMENT, l'ESG mesure la violence conjugale sur une période de cinq ans et de 12 mois précédant l'enquête. Ainsi, une femme victime d'agressions sexuelles ou physiques dans son enfance n'est pas dénombrée. Pas plus qu'une femme victime de violence avant la période de cinq ans visée par l'enquête.

QUATRIÈMEMENT, l'ESG porte principalement sur la violence conjugale et ne prend donc pas en considération toutes les autres formes de violence vécues par les femmes dans leurs relations intimes, p. ex. la violence dans les fréquentations, la violence des souteneurs, des clients, des trafiquants ou le harcèlement sexuel au travail, le viol par un étranger ou une connaissance, ou la violence vécue dans la vie de tous les jours.

CINQUIÈMEMENT, même dans le contexte de la violence conjugale, les chiffres définitifs de l'ESG sur la violence conjugale ne tiennent pas compte des données sur la violence psychologique. Cela signifie que les deux formes de violence sont traitées sur une base distincte alors que, dans les faits, elles sont interreliées, une forme de violence étant souvent une source d'exacerbation qui mène à la seconde.

Q : Si l'ESG indique des niveaux égaux de violence pour les deux sexes, pourquoi alors le gouvernement devrait­il accorder des fonds aux programmes de prévention de la violence et d'intervention à l'intention des femmes?

R : La violence faite aux femmes est une réalité mondiale. Partout dans le monde, des femmes et des filles sont victimes de la violence masculine. La violence à l'endroit des femmes est principalement commise par des hommes. En 1993, le Canada a signé la Déclaration des Nations Unies sur la violence à l'égard des femmes dont l'objectif est d'éliminer la violence fondée sur le sexe. En 1995, à l'occasion de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes, le Canada a signé le Programme d'action des Nations Unies pour l'égalité des femmes et a accepté de « prendre des mesures intégrées pour prévenir et éliminer la violence faite aux femmes » et d'étudier les causes et conséquences de la violence envers les femmes. Plus récemment, en 1998, les divers paliers de gouvernement ont réitéré leur engagement de mettre un terme à la violence dans le cadre de la Déclaration d'Iqaluit.

La violence des hommes envers les femmes est une réalité que l'ESG ne peut minimiser. Des statistiques antérieures, dont certaines sont présentées plus loin, dressent le portrait complet de la violence subie par des femmes au Canada.

Q : Comme l'ESG démontre que les femmes et les hommes sont tout aussi violents, pourquoi devrions­nous alors financer des refuges pour femmes battues?

D'abord, même si les résultats de l'ESG font état de peu de différence dans les pourcentages de violence vécue par les femmes et les hommes, ils démontrent que les conséquences de la violence sont plus sérieuses pour les femmes. Examinons de plus près ces résultats :

Si l'on tient compte de la gravité de la violence, il est non seulement évident qu'un plus grand nombre de femmes sont victimisées, mais aussi qu'elles ont besoin de services en raison de la gravité de la violence subie. En fait, compte tenu du nombre de femmes touchées par la violence, les services existants sont largement insuffisants pour répondre aux besoins.

L'ESG révèle clairement l'incidence plus grande de la violence comme en témoignent les statistiques suivantes :

D'autres enquêtes démontrent que 85 p. 100 des femmes qui vivent dans des maisons de transition s'y trouvent parce qu'elles tentent d'échapper à une personne avec qui elles ont eu une relation intime (Trainor, 1999). Ces femmes ne représentent qu'un petit pourcentage (de l'ordre de 13 p. 100 d'après les chiffres de 1994) des femmes qui fuient une relation violente. La plupart des femmes se retrouvent chez des amis ou des parents (Rodgers, 1994). Les refuges sont une forme d'intervention d'urgence extrêmement nécessaire afin d'aider les femmes à échapper à la violence.

Q : Pourquoi alors les chiffres définitifs présentent­ils une autre image?

R : Les chiffres définitifs de l'ESG ramènent au même niveau la violence des femmes et celle des hommes parce que l'enquête n'attribue pas de valeurs différentes aux diverses formes de violence. Ainsi, le fait pour une personne d'avoir été frappée a une valeur équivalente au fait pour une autre personne d'avoir été étouffée. Il s'agit de l'un des principaux problèmes de l'enquête. Mais, l'ESG tente de contrebalancer cela en précisant qui sont les personnes victimisées par les formes plus graves de violence et qui souffrent le plus, soit les femmes. Un examen des formes les plus extrêmes de violence - les homicides - montre la portée réelle de la violence faite aux femmes. Chaque année, pour chaque conjoint tué, plus de 3,4 conjointes subissent le même sort.

Une lacune importante de l'ESG réside dans son omission de tenir compte du contexte social, économique et culturel dans lequel nous vivons, ou du contexte immédiat de la relation violente. L'ESG n'examine pas l'utilisation qui est faite de la violence dans une relation - que ce soit comme moyen de légitime défense ou pour permettre à un agresseur de conserver son pouvoir. Sans contexte, il est facile de définir une gifle comme une forme de violence et ne pas la voir comme une forme de représailles contre un agresseur qui viole, bat ou étouffe une femme. Les recherches démontrent que la plupart des femmes ont recours à la violence pour se défendre. La plupart des femmes sont aussi plus petites et moins fortes que les hommes. À cela s'ajoutent les stéréotypes populaires et les normes au sujet de la féminité et le poids de l'histoire relativement aux images, attentes et règles régissant la situation des femmes.

Si on examine la situation dans son ensemble, on constate que les femmes sont dévalorisées dans nombre de secteurs des rapports sociaux. Elles sont considérées comme des objets et sexualisées dans les médias et, sur le plan économique, les femmes n'ont pas obtenu la parité salariale et ne bénéficient pas d'une représentation égale dans les secteurs politique ou juridique. Les femmes n'ont pas encore atteint l'égalité en dépit des résultats de l'ESG qui donnent l'impression que nous avons atteint la parité sur le plan de la violence!

La violence est une question de pouvoir et de domination. La violence est un outil utilisé pour contrôler et dominer des personnes impuissantes. La plupart des femmes n'ont pas de pouvoir social, économique ou politique et ne forment pas un groupe dominant de la société. Certaines femmes ont du pouvoir en raison de leur classe sociale et d'autres peuvent jouir de différents privilèges. Mais, dans le contexte de la société moderne, les femmes en tant que groupe défini en fonction de leur sexe, font plus souvent l'objet d'un abus de pouvoir. Sans pouvoir économique, les femmes ne peuvent quitter une relation violente. Sans pouvoir social et culturel, elles sont souvent blâmées pour la violence et davantage victimisées par les institutions de la société. Ainsi, lorsque les femmes répondent à la violence par la violence, la signification sociale de celle­ci est différente. En fait, lorsque les femmes répondent par la violence, elles sont punies pour avoir transgressé les normes sociales. Lorsque les hommes répondent par la violence, l'utilisation de la violence est soit validée ou légèrement sanctionnée. Souvent les femmes répondent à la violence par la violence faut de savoir où s'adresser. Les institutions sociales dominées par les hommes ne viennent pas en aide aux femmes à moins d'être contraintes de le faire par la loi. Mais, même là, la loi n'est pas toujours favorable aux femmes. Il faut prendre en considération les intentions et motivations qui sous­tendent les actes de violence, ce que l'ESG ne fait pas.

Q : Insinuez­vous donc alors qu'il n'y a pas de femmes violentes, uniquement des hommes violents?

R : Non, il y a des femmes violentes, mais pour comparer les femmes et les hommes, ce que l'ESG tente de faire en terme de leurs expérience avec la violence, il ne faut pas oublier que les hommes sont plus nombreux que les femmes à commettre des actes de violence et que plus de femmes que d'hommes sont victimisées par de tels actes. La différence entre les sexes est très importante. Examinons d'autres statistiques publiées par Statistique Canada au fil des ans.

Ces statistiques ne sont que la pointe de l'iceberg. Elles ne tiennent pas compte du spectre complet de la violence faite aux femmes et n'identifient pas de groupes précis de femmes plus vulnérables à la violence et dont la victimisation est comparativement plus élevée que la moyenne nationale.

Il faut aussi examiner les deux poids deux mesures de la réalité sociale. Lorsque les hommes battent leur femme, d'autres hommes au fait de la situation sanctionnent ce comportement. Le système de justice pénale sanctionne aussi cette violence dans sa façon de traiter les femmes victimes et de banaliser la violence fondée sur le sexe. Au cinéma, les représentations des femmes violées, battues et tuées sont légion. Dans les nouvelles, les cas de femmes et d'enfants tués par les conjoints font souvent la manchette. Si des hommes étaient les victimes de ces meurtres, il y aurait un tollé général. On ne peut en dire autant pour les femmes, en dépit des décennies d'activisme de groupes de femmes. Cependant, lorsque des femmes tuent ou blessent des conjoints violents, comme dans l'affaire Bobbit, cela suscite une indignation morale et l'histoire fait le tour de la planète parce que la femme en cause a transgressé les normes sociales et sexuelles. Lorsque les femmes ont recours à la violence, cela n'a pas la même signification et n'est pas traité de la même manière.

Q : Comment alors éliminer la violence à l'endroit des deux sexes?

R : La violence est enracinée dans la société. L'adage veut que la raison du plus fort soit toujours la meilleure, et le pouvoir est une question de domination. La société valorise le pouvoir et lui accorde une plus grande reconnaissance. On enseigne la violence aux hommes pour qu'ils s'intègrent au prototype de la masculinité. La société apprend aux hommes à être dominants. Il faut, de toute évidence, que cela change. Mais, pour y arriver, il faut changer les institutions sociales, valoriser le travail des femmes et améliorer la situation économique et sociale des femmes au sein de la société. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. La lutte est déjà engagée. Les sociétés où les niveaux de violence envers les femmes sont faibles sont celles où les femmes détiennent pouvoir et statut et où les institutions sociales interviennent rapidement pour mettre un terme à la violence. Ces sociétés fournissent de l'aide aux femmes et imposent de lourdes sanctions aux hommes violents.

La violence est une question de pouvoir et d'abus de pouvoir. Il faut, dans l'immédiat, protéger les personnes dépourvues de pouvoir social, culturel, économique et politique - les femmes et les enfants. Il faut offrir des services aux femmes et à leurs enfants qui tentent d'échapper à des relations violentes. Il faut faire passer le message à tous les niveaux que la violence envers les femmes ne sera pas tolérée. Les institutions dominantes de la société doivent aussi transmettre ce même message - des écoles, aux tribunaux en passant par les médias.

Q : Qu'elle est alors l'utilité de l'ESG et des autres enquêtes du genre?

R : Les enquêtes sont importantes parce qu'elles nous donnent une indication de l'étendue du problème. Mais, il faut faire preuve de circonspection dans l'examen des résultats, particulièrement lorsqu'ils reposent sur des critères d'exclusion. Nous avons tenté de décortiquer ces résultats afin d'obtenir une image plus complète. Lorsque des données sont extraites de l'ESG, nous constatons que la gravité et l'incidence plus grandes de la violence sur les femmes ne peuvent être effacées. Mais, l'ESG ne présente qu'une partie de la réalité. Les données qualitatives permettent un examen plus exhaustif de la façon dont les femmes font non seulement face à la violence, mais survivent, contre toute attente, aux conséquences de cette violence. Ce type d'information nous permet de mieux comprendre comment intervenir plus efficacement pour mettre un terme à l'escalade de la violence et ce dont les femmes ont besoin afin de quitter une relation violente. Il faut disposer d'information qualitative et quantitative (p. ex. Recherches­sondages) pour mieux comprendre la violence.

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