
Q : Comme l'ESG démontre que les femmes sont aussi violentes que les hommes, pourquoi entendonsnous alors toujours parler de la violence faite aux femmes?
R : TOUT D'ABORD, l'ESG ne reflète pas fidèlement
la prédominance de la violence à l'endroit des femmes.
L'examen d'autres enquêtes, aussi menées par Statistique
Canada, nous présente une image plus exacte de la situation.
Saviezvous, par exemple, que l'ESG de 1993, comparativement
à l'Enquête de 1993 sur la violence envers les femmes,
mesurait à peine la moitié de la violence réellement
vécue par les femmes? L'ESG, de toute évidence,
ne saisit pas toute l'ampleur de la violence faite aux femmes.
DEUXIÈMEMENT, les femmes les plus victimisées n'ont
pas participé à l'ESG qui excluait les femmes en
transition, les femmes dans des refuges, les femmes qui tentent
d'échapper à la violence, les femmes sansabri
et pauvres, les femmes qui n'ont pas le téléphone,
les femmes malentendantes et qui ont des difficultés d'élocution
et les femmes qui ne parlent ni français, ni anglais. Il
s'agit d'un groupe important de Canadiennes dont les expériences
sont exclues de l'ESG. D'autres enquêtes ont démontré
que ces femmes connaissent de multiples formes de violence.
TROISIÈMEMENT, l'ESG mesure la violence conjugale sur une
période de cinq ans et de 12 mois précédant
l'enquête. Ainsi, une femme victime d'agressions sexuelles
ou physiques dans son enfance n'est pas dénombrée.
Pas plus qu'une femme victime de violence avant la période
de cinq ans visée par l'enquête.
QUATRIÈMEMENT, l'ESG porte principalement sur la violence
conjugale et ne prend donc pas en considération toutes
les autres formes de violence vécues par les femmes dans
leurs relations intimes, p. ex. la violence dans les fréquentations,
la violence des souteneurs, des clients, des trafiquants ou le
harcèlement sexuel au travail, le viol par un étranger
ou une connaissance, ou la violence vécue dans la vie de
tous les jours.
CINQUIÈMEMENT, même dans le contexte de la violence
conjugale, les chiffres définitifs de l'ESG sur la violence
conjugale ne tiennent pas compte des données sur la violence
psychologique. Cela signifie que les deux formes de violence sont
traitées sur une base distincte alors que, dans les faits,
elles sont interreliées, une forme de violence étant
souvent une source d'exacerbation qui mène à la
seconde.
Q : Si l'ESG indique des niveaux égaux de violence pour les deux sexes, pourquoi alors le gouvernement devraitil accorder des fonds aux programmes de prévention de la violence et d'intervention à l'intention des femmes?
R : La violence faite aux femmes est une réalité
mondiale. Partout dans le monde, des femmes et des filles sont
victimes de la violence masculine. La violence à l'endroit
des femmes est principalement commise par des hommes. En 1993,
le Canada a signé la Déclaration des Nations Unies
sur la violence à l'égard des femmes dont l'objectif
est d'éliminer la violence fondée sur le sexe. En
1995, à l'occasion de la Quatrième Conférence
mondiale sur les femmes, le Canada a signé le Programme
d'action des Nations Unies pour l'égalité
des femmes et a accepté de « prendre des mesures
intégrées pour prévenir et éliminer
la violence faite aux femmes » et d'étudier les
causes et conséquences de la violence envers les femmes.
Plus récemment, en 1998, les divers paliers de gouvernement
ont réitéré leur engagement de mettre un
terme à la violence dans le cadre de la Déclaration
d'Iqaluit.
La violence des hommes envers les femmes est une réalité que l'ESG ne peut minimiser. Des statistiques antérieures, dont certaines sont présentées plus loin, dressent le portrait complet de la violence subie par des femmes au Canada.
Q : Comme l'ESG démontre que les femmes et les hommes sont tout aussi violents, pourquoi devrionsnous alors financer des refuges pour femmes battues?
D'abord, même si les résultats de l'ESG font état de peu de différence dans les pourcentages de violence vécue par les femmes et les hommes, ils démontrent que les conséquences de la violence sont plus sérieuses pour les femmes. Examinons de plus près ces résultats :
- plus de deux fois plus de femmes que d'hommes ont signalé avoir été battues;
- 5 fois plus de femmes que d'hommes ont signalé avoir été étouffées;
- près de deux fois plus de femmes que d'hommes ont signalé avoir été menacées avec une arme ou un couteau;
- plus de six fois plus de femmes que d'hommes ont signalé avoir été victimes d'une agression sexuelle;
- 4 femmes sur 10 craignent pour leur vie, comparativement à un homme sur 10;
- 4 fois plus de femmes que d'hommes ont signalé avoir été menacées, blessées, ou qu'une personne aimée a subi des menaces ou des blessures;
- plus de deux fois plus de femmes que d'hommes ont signalé que leur propriété ou leurs biens ont été détruits;
- 4 fois plus de femmes que d'hommes ont indiqué ne pas avoir accès au revenu familial.
Si l'on tient compte de la gravité de la violence, il est
non seulement évident qu'un plus grand nombre de femmes
sont victimisées, mais aussi qu'elles ont besoin de services
en raison de la gravité de la violence subie. En fait,
compte tenu du nombre de femmes touchées par la violence,
les services existants sont largement insuffisants pour répondre
aux besoins.
L'ESG révèle clairement l'incidence plus grande de la violence comme en témoignent les statistiques suivantes :
- 65 p. 100 des femmes ont été agressées plus d'une fois;
- 26 p. 100 des femmes ont été agressées plus de dix fois;
- 40 p. 100 des femmes comparativement à 13 p. 100 des hommes ont déclaré avoir été physiquement blessées à la suite d'une expérience de violence conjugale au cours des cinq années précédant l'interview;
- les femmes étaient cinq fois plus susceptibles de nécessiter des soins médicaux à la suite d'un incident de violence.
D'autres enquêtes démontrent que 85 p. 100
des femmes qui vivent dans des maisons de transition s'y trouvent
parce qu'elles tentent d'échapper à une personne
avec qui elles ont eu une relation intime (Trainor, 1999). Ces
femmes ne représentent qu'un petit pourcentage (de l'ordre
de 13 p. 100 d'après les chiffres de 1994) des
femmes qui fuient une relation violente. La plupart des femmes
se retrouvent chez des amis ou des parents (Rodgers, 1994). Les
refuges sont une forme d'intervention d'urgence extrêmement
nécessaire afin d'aider les femmes à échapper
à la violence.
Q : Pourquoi alors les chiffres définitifs présententils une autre image?
R : Les chiffres définitifs de l'ESG ramènent
au même niveau la violence des femmes et celle des hommes
parce que l'enquête n'attribue pas de valeurs différentes
aux diverses formes de violence. Ainsi, le fait pour une personne
d'avoir été frappée a une valeur équivalente
au fait pour une autre personne d'avoir été étouffée.
Il s'agit de l'un des principaux problèmes de l'enquête.
Mais, l'ESG tente de contrebalancer cela en précisant qui
sont les personnes victimisées par les formes plus graves
de violence et qui souffrent le plus, soit les femmes. Un examen
des formes les plus extrêmes de violence - les homicides -
montre la portée réelle de la violence faite aux
femmes. Chaque année, pour chaque conjoint tué,
plus de 3,4 conjointes subissent le même sort.
Une lacune importante de l'ESG réside dans son omission
de tenir compte du contexte social, économique et culturel
dans lequel nous vivons, ou du contexte immédiat de la
relation violente. L'ESG n'examine pas l'utilisation qui est faite
de la violence dans une relation - que ce soit comme moyen
de légitime défense ou pour permettre à un
agresseur de conserver son pouvoir. Sans contexte, il est facile
de définir une gifle comme une forme de violence et ne
pas la voir comme une forme de représailles contre un agresseur
qui viole, bat ou étouffe une femme. Les recherches démontrent
que la plupart des femmes ont recours à la violence pour
se défendre. La plupart des femmes sont aussi plus petites
et moins fortes que les hommes. À cela s'ajoutent les stéréotypes
populaires et les normes au sujet de la féminité
et le poids de l'histoire relativement aux images, attentes et
règles régissant la situation des femmes.
Si on examine la situation dans son ensemble, on constate que
les femmes sont dévalorisées dans nombre de secteurs
des rapports sociaux. Elles sont considérées comme
des objets et sexualisées dans les médias et, sur
le plan économique, les femmes n'ont pas obtenu la parité
salariale et ne bénéficient pas d'une représentation
égale dans les secteurs politique ou juridique. Les femmes
n'ont pas encore atteint l'égalité en dépit
des résultats de l'ESG qui donnent l'impression que nous
avons atteint la parité sur le plan de la violence!
La violence est une question de pouvoir et de domination. La violence est un outil utilisé pour contrôler et dominer des personnes impuissantes. La plupart des femmes n'ont pas de pouvoir social, économique ou politique et ne forment pas un groupe dominant de la société. Certaines femmes ont du pouvoir en raison de leur classe sociale et d'autres peuvent jouir de différents privilèges. Mais, dans le contexte de la société moderne, les femmes en tant que groupe défini en fonction de leur sexe, font plus souvent l'objet d'un abus de pouvoir. Sans pouvoir économique, les femmes ne peuvent quitter une relation violente. Sans pouvoir social et culturel, elles sont souvent blâmées pour la violence et davantage victimisées par les institutions de la société. Ainsi, lorsque les femmes répondent à la violence par la violence, la signification sociale de celleci est différente. En fait, lorsque les femmes répondent par la violence, elles sont punies pour avoir transgressé les normes sociales. Lorsque les hommes répondent par la violence, l'utilisation de la violence est soit validée ou légèrement sanctionnée. Souvent les femmes répondent à la violence par la violence faut de savoir où s'adresser. Les institutions sociales dominées par les hommes ne viennent pas en aide aux femmes à moins d'être contraintes de le faire par la loi. Mais, même là, la loi n'est pas toujours favorable aux femmes. Il faut prendre en considération les intentions et motivations qui soustendent les actes de violence, ce que l'ESG ne fait pas.
Q : Insinuezvous donc alors qu'il n'y a pas de femmes violentes, uniquement des hommes violents?
R : Non, il y a des femmes violentes, mais pour comparer les femmes et les hommes, ce que l'ESG tente de faire en terme de leurs expérience avec la violence, il ne faut pas oublier que les hommes sont plus nombreux que les femmes à commettre des actes de violence et que plus de femmes que d'hommes sont victimisées par de tels actes. La différence entre les sexes est très importante. Examinons d'autres statistiques publiées par Statistique Canada au fil des ans.
- 98 p. 100 des agressions sexuelles et 86 p. 100 des crimes violents sont commis par des hommes (Johnson, 1996);
- les femmes représentent 98 p. 100 des victimes de violence conjugale sous forme d'agression sexuelle, d'enlèvement ou de prise d'otage (Fitzgerald, 1999);
- 80 p. 100 des victimes de harcèlement criminel sont des femmes alors que 90 p. 100 accusés sont des hommes (Kong, 1996).
Ces statistiques ne sont que la pointe de l'iceberg. Elles ne
tiennent pas compte du spectre complet de la violence faite aux
femmes et n'identifient pas de groupes précis de femmes
plus vulnérables à la violence et dont la victimisation
est comparativement plus élevée que la moyenne nationale.
Il faut aussi examiner les deux poids deux mesures de la réalité sociale. Lorsque les hommes battent leur femme, d'autres hommes au fait de la situation sanctionnent ce comportement. Le système de justice pénale sanctionne aussi cette violence dans sa façon de traiter les femmes victimes et de banaliser la violence fondée sur le sexe. Au cinéma, les représentations des femmes violées, battues et tuées sont légion. Dans les nouvelles, les cas de femmes et d'enfants tués par les conjoints font souvent la manchette. Si des hommes étaient les victimes de ces meurtres, il y aurait un tollé général. On ne peut en dire autant pour les femmes, en dépit des décennies d'activisme de groupes de femmes. Cependant, lorsque des femmes tuent ou blessent des conjoints violents, comme dans l'affaire Bobbit, cela suscite une indignation morale et l'histoire fait le tour de la planète parce que la femme en cause a transgressé les normes sociales et sexuelles. Lorsque les femmes ont recours à la violence, cela n'a pas la même signification et n'est pas traité de la même manière.
Q : Comment alors éliminer la violence à l'endroit des deux sexes?
R : La violence est enracinée dans la société.
L'adage veut que la raison du plus fort soit toujours la meilleure,
et le pouvoir est une question de domination. La société
valorise le pouvoir et lui accorde une plus grande reconnaissance.
On enseigne la violence aux hommes pour qu'ils s'intègrent
au prototype de la masculinité. La société
apprend aux hommes à être dominants. Il faut, de
toute évidence, que cela change. Mais, pour y arriver,
il faut changer les institutions sociales, valoriser le travail
des femmes et améliorer la situation économique
et sociale des femmes au sein de la société. Cela
ne se fera pas du jour au lendemain. La lutte est déjà
engagée. Les sociétés où les niveaux
de violence envers les femmes sont faibles sont celles où
les femmes détiennent pouvoir et statut et où les
institutions sociales interviennent rapidement pour mettre un
terme à la violence. Ces sociétés fournissent
de l'aide aux femmes et imposent de lourdes sanctions aux hommes
violents.
La violence est une question de pouvoir et d'abus de pouvoir. Il faut, dans l'immédiat, protéger les personnes dépourvues de pouvoir social, culturel, économique et politique - les femmes et les enfants. Il faut offrir des services aux femmes et à leurs enfants qui tentent d'échapper à des relations violentes. Il faut faire passer le message à tous les niveaux que la violence envers les femmes ne sera pas tolérée. Les institutions dominantes de la société doivent aussi transmettre ce même message - des écoles, aux tribunaux en passant par les médias.
Q : Qu'elle est alors l'utilité de l'ESG et des autres enquêtes du genre?
R : Les enquêtes sont importantes parce qu'elles
nous donnent une indication de l'étendue du problème.
Mais, il faut faire preuve de circonspection dans l'examen des
résultats, particulièrement lorsqu'ils reposent
sur des critères d'exclusion. Nous avons tenté de
décortiquer ces résultats afin d'obtenir une image
plus complète. Lorsque des données sont extraites
de l'ESG, nous constatons que la gravité et l'incidence
plus grandes de la violence sur les femmes ne peuvent être
effacées. Mais, l'ESG ne présente qu'une partie
de la réalité. Les données qualitatives permettent
un examen plus exhaustif de la façon dont les femmes font
non seulement face à la violence, mais survivent, contre
toute attente, aux conséquences de cette violence. Ce type
d'information nous permet de mieux comprendre comment intervenir
plus efficacement pour mettre un terme à l'escalade de
la violence et ce dont les femmes ont besoin afin de quitter une
relation violente. Il faut disposer d'information qualitative
et quantitative (p. ex. Recherchessondages) pour mieux
comprendre la violence.

